#2 Rula Ghani, portrait d’une femme forte, 
portrait d’une Première Dame Afghane

D’après la conférence « de la Rue Saint Guillaume à Kaboul »,
le vendredi 13 octobre 2017

La première chose que j’associe à Rula Ghani, c’est une assemblée venue pour l’écouter et l’interroger tout à fait hétéroclite,  à l’image de sa vie à elle : se côtoient sur les bancs de Sciences po des ambassadeurs, des diplomates, des anciens élèves de l’école, des journalistes mais aussi des étudiants réfugiés, des chercheurs en sociologie, des américains, des français, des libanais et des afghans. La seconde, c’est sa voix, en même temps très douce et effacée mais qui raisonne et s’impose comme une parole forte de sagesse. La troisième, c’est sa vision du monde et son combat pour les droits de l’Homme et, en l’occurrence, des femmes.

Rula Ghani est née et a grandi au Liban, dans une famille chrétienne. Cependant, c’est en France qu’elle part étudier, à Sciences Po, avant de retourner à Beyrouth à l’Université Américaine : elle y rencontre là-bas son mari, qui deviendra le père de ses deux enfants et l’actuel Président de la République Islamique d’Afghanistan, Ashraf Ghani.  Sur cette période de sa vie, elle nous raconte qu’elle n’a jamais eu à cacher sa religion chrétienne et que celle-ci est tout à fait acceptée, selon d’ailleurs les textes du Coran ajoute-t-elle. Rula Ghani rencontre alors des figures de femmes fortes, comme la grand-mère de son mari, qui gérait d’une main de fer sa maison et ses neuf garçons, les forçant à recevoir une éducation à l’université au lieu d’accéder directement aux postes dans l’armée auxquels ils étaient destinés. Le couple déménage ensuite aux Etats-Unis et Rula Ghani décroche un master de journalisme à l’Université de Columbia. Elle y vivra près de trente ans, avant de suivre son mari en Afghanistan, en 2003, devenu ministre des finances.

Le 29 septembre 2014 marque un tournant majeur dans son combat pour les droits des femmes : lors du discours d’intronisation d’Ashraf Ghani en tant que Président, devant l’ensemble des hauts dirigeants et les caméras du monde entier, celui-ci remercie sa femme, Bibi Gul [le nom afghan de Rula Ghani] et le soutien qu’elle lui a apporté. C’est la naissance de la Première Dame. En effet, jusque-là reléguée au troisième rang lors des discours, elle s’impose sur le devant de la scène, au centre, au premier rang. Elle nous explique alors que cela représente une étincelle symbolique pour les femmes afghanes, dont le nom était systématiquement oublié, du moins tu, rendues ainsi invisibles par la société.

L’action de Rula Ghani en tant que Première Dame est tout de même assez limitée car, en raison des problèmes de sécurité, ses déplacements sont très restreints: elle adopte donc une politique de portes ouvertes pour son bureau au palais. Elle souhaite en effet jouer le témoin des personnes qui viennent porter leurs plaintes contre les injustices qu’elles subissent. Rula Ghani utilise alors son statut et son réseau pour aider des collectifs : elle fait par exemple appel au ministre de l’agriculture pour résoudre un litige sur la distribution inégale des semences aux paysannes. Elle intervient aussi pour la cause des femmes en prison : elle a mis en place une commission présidentielle qui étudie chaque cas et qui a conduit à la libération de certaines d’entre elles.  Cependant, ce processus reste extrêmement long et insuffisant. Son action se traduit aussi par la mise en place d’une helpline qui garantit un système d’écoute anonyme et gratuit, pour résoudre les conflits familiaux, souvent liés à la religion. Elle assure que cette ligne a évité de nombreux drames et que la majorité de ces appels sont initiés par un parent masculin, preuve que le progrès des mentalités en Afghanistan est réel et que l’on peut faire bouger les choses.

Sur le cas des réfugiés, elle accuse les média occidentaux d’avoir dégradé la situation en dénonçant une « marée de réfugiés », alors que l’on comptait environ 150 000 réfugiés afghans dans toute l’Europe en 2016.  Elle profite de son auditoire pour encourager les afghans réfugiés à rentrer, les Talibans perdant du terrain. A travers ces paroles, on comprend que Rula Ghani envisage le retour de la paix dans son pays par le retour de la population à une vie « normale » en Afghanistan. Un étudiant réfugié de l’assemblée  l’interpelle alors : « si les mères mettent leurs enfants dans la mer, c’est que la mer est moins dangereuse que les terres qu’elles quittent ». Face à cela, Rula Ghani ne change pas de discours : elle compatit et partage la douleur des victimes, ayant elle-même perdu des proches dans la guerre, puis assure que le gouvernement fait tout pour la paix. En effet, elle se doit d’incarner cette figure de la mère protectrice du pays, même si son discours parait parfois, à la lumière des témoignages de la salle, irréaliste.

Cette volonté de paix durable se double d’un regard critique sur la multitude des ONG implantées dans le pays : elle demande à ce qu’elles permettent de soutenir des institutions locales durables. Or, elle nous explique que la plupart des ONG fonctionnent grâce à des dotations de court terme, ce qui pose donc un problème profond quant à leurs actions, souvent mal coordonnées et donc inadaptées. Cependant, la Première Dame ajoute qu’il est essentiel pour le pays de trouver un équilibre entre aide et assistanat.

Finalement, malgré trente ans passés en Occident, Rula Ghani affirme avoir gardé ses valeurs orientales, comme son attachement à l’histoire, à sa culture, son respect aux anciens, son hospitalité et son sens de la famille. Son combat pour la paix et le respect des droits de l’Homme peut ainsi se comprendre dans le fait qu’elle ait vécu une enfance choyée dans les dernières années d’or du Moyen Orient, avant que la guerre ravage tout et que les fanatiques répandent la terreur. La Première Dame afghane nous raconte une dernière anecdote en guise de conclusion : après la guerre, elle déterra de son jardin des ogives de cinquante centimètres. Depuis, les arbres qu’elle plante dans ce jardin meurent chaque année. Mais chaque année, Rula Ghani en plante de nouveaux, dans l’espoir qu’un jour, ils survivent.

Nina