Conférence – Ville « verte », qu’est-ce qui marche vraiment ?

Cadre et Intérêt de la conférence

Cette conférence est la dernière du cycle et vise donc à confronter les différentes visions de la ville verte, qui s’opèrent dans le monde de la science fondamentale, le monde de l’industrie et le monde des sciences sociales et politiques, qui sont représentés par les trois intervenants présents (écologue, représentante de Suez Environnement, urbaniste). Au-delà d’une confrontation des différentes visions, il est question de montrer qu’il est possible, par l’échange, l’information, l’éducation, de construire une vision commune.

Les intervenants

Conférence "ville verte" - intervenants

Luc ABBADIE, chercheur au CNRS, directeur de laboratoire, spécialisé en écologie et cycles biogéochimiques, professeur des Universités à l’UPMC et l’ENS :
Représentant de la sphère des sciences fondamentales
Présentation : La place de la nature dans la ville, d’un point de vue d’écologue.

Chloé SIMEHA, responsable des Affaires Européennes de Suez Environnement, a travaillé à la Lyonnaise des Eaux et est issue d’une formation Sciences Po, responsable pédagogique à Sciences Po Lille
Représentante de la sphère de l’industrie et des services
Présentation : Les enjeux et impacts de la ville durable du point de vue industriel.

Morgan POULIZAC, responsable du master Urbanisme de Sciences Po, spécialiste en urbanisme et politiques publiques, a travaillé sur les problématiques urbaines et notamment de la pauvreté dans la ville (cabinet de M. Hirsch)
Représentant de la sphère des sciences sociales et politiques
Présentation : La place de la nature dans la ville, d’un point de vue d’urbaniste.

Intervention de Luc Abbadie

« LA NATURE EN VILLE, ÇA VAUT LE COUP (COUT) ! »
– ASPECTS PRATIQUES ET PRAGMATIQUES DE L’INTERET DE LA « RENATURATION » DE LA VILLE –

Conférence "ville verte" - Luc Abbadie

Pour traiter des enjeux globaux, tels que la crise de la biodiversité ou le changement climatique, la nécessité des actions volontaristes est à souligner. Des questions générales de tensions émergent également concernant les ressources. Ces ressources concernent essentiellement l’eau, mais aussi le sol, dont on parle beaucoup moins à l’échelle planétaire mais qui contient les problématiques essentielles d’augmentation de la production agricole et du changement de mode d’alimentation. Ce sont donc des questions qu’on ne peut plus ignorer et qui font l’objet aujourd’hui de plans nationaux et internationaux. Considérant la croissance urbaine en explosion, il paraît évident que la ville a un rôle à jouer dans le traitement de ces grandes difficultés environnementales :

  • L’enjeu de la température (canicule notamment)
  • Gestion de l’eau et du ruissèlement
  • La consommation d’énergie
  • La pollution
  • La production de la nourriture et la relocalisation de certaines activités agricoles
  • La santé psychologique et physique
  • Le lien social et le niveau violence dans l’environnement urbain.

Tout cela entre dans les préoccupations actuelles, qui se cachent derrière la question de la biodiversité. Quelques exemples montrent l’intervention cruciale de la ville dans ces questionnements :

Le premier est l’îlot de chaleur urbain : Si on prend des exemples classiques, la différence de température entre la périphérie de Paris et Paris-intramuros peut monter jusqu’à 4°C.

Raisons : Les villes aujourd’hui sont plutôt sombres, et donc absorbent l’énergie solaire plutôt que de la réfléchir, et cette énergie est en chaleur. C’est lié au processus d’albédo, qui est la capacité d’une surface à réfléchir les rayons lumineux. De plus, dans les milieux urbains, la végétation est faible. Or la végétation contribue à abaisser la température par évapotranspiration : ce processus est similaire à la transpiration des hommes, le changement de phase de l’eau liquide à la vapeur d’eau nécessite de l’énergie qui est prise au milieu extérieur, qui perd donc de la chaleur

Il existe donc une corrélation forte entre la densité du vert (parterre, espaces verts) et la fixation de la température de l’air.

Pour améliorer l’albédo de la ville, la meilleure solution technique la plus utilisée est de peindre les bâtiments en blanc! La solution écologique, quant à elle, est l’implantation d’arbre dans les rues, ou la mise en place de toits végétalisés (avec de la végétation de couleur claire !).

Or la réduction du phénomène d’îlot de chaleur est essentielle : réduisant de 1 ou 2 degrés seulement la température en situation de canicule, on peut réduire la mortalité prématurée de 80. On voit donc que cette politique de biodiversité n’est pas qu’un élément de politique environnementale mais devient un élément de santé publique.

Le 2ème gros problème dans les villes est la régulation des pics de pluie. Les villes sont couvertes de revêtements perméables qui ne permettent pas l’absorption des ruissellements qui peuvent alors causer des inondations. La végétation permet de rétablir une capacité de rétention des eaux de pluie. De plus, la pluie ainsi retenue peut contribuer à créer une réserve pour l’évapotranspiration. Une étude faite à Bruxelles montre que les toits verts réduisent de plus de moitié la quantité d’eau relâchée par les bâtiments. Cela suffit à bloquer l’épisode de pic de ruissèlement.

L’autre enjeu majeur est la biodiversité urbaine, car les villes sont des milieux qui freinent la mobilité des espèces. La question de la perméabilité des espèces est un point-clé pour la capacité d’adaptation globale de la biodiversité au changement climatique. La ville peut jouer le rôle de refuge pour la biodiversité. Cela a un aspect patrimonial. Mais si la biodiversité doit être préservée, c’est aussi parce qu’elle améliore la résilience des espaces verts et leur capacité à capter le CO2 de l’air.

Conclusion : Le monde de demain sera strictement urbain donc tous les enjeux planétaires se joueront dans les villes qui sont aujourd’hui déconnectées des enjeux de la biosphère. Les zones urbaines sont installées dans les zones les plus productives. Il faut rétablir des dynamiques spontanées adaptées d’un point de vue technique mais également éthique, pédagogique et politique. L’enjeu du 21ème siècle sera de réconcilier les dynamiques spontanées de la planète et les dynamiques de développement humain social. Le paradoxe est qu’il va falloir faire ça au moment où l’humain n’est plus en cohérence avec la nature et la biodiversité. La capacité à rétablir une nature en mesure de se re-piloter est notre enjeu majeur pour le futur.

Intervention de Chloé Simeha

LA VILLE DURABLE : ENJEUX ET IMPACTS POUR UN ACTEUR INDUSTRIEL TEL QUE SUEZ ENVIRONNEMENT

Conférence "ville verte" - Chloé Simeha

Premièrement, Suez Environnement est un leader mondial des services à l’environnement, constitués principalement de la gestion de l’eau et de la gestion des déchets. Cet acteur est présent sur les tous les niveaux de l’échelle de valeur et sur tous les continents. Comment les enjeux de la ville durable viennent l’impacter ?

Lecture des enjeux de la ville durable : raréfaction des ressources, croissance du prix de l’énergie, changement climatique, nouvelles technologies et information des populations.

Face à ces nouveaux besoin, Suez Environnement pense pouvoir apporter des solutions d’une part à la demande d’une gestion maitrisée des déchets et d’autre part à l’émergence d’une économie circulaire.

Suez Environnement développe des compétences multiples, transversales en matière d’ingénierie, de montages financiers, de montages de projets, de gestion de l’eau (gestion alternative des eaux pluviales, solutions plus technologiques comme la prévisibilité des épisodes pluviaux, gestion d’eaux usés), de gestion des déchets (valorisation de la matière, gestion intelligente des réseaux d’eau).

Les clients de Suez Environnement sont les collectivités, dans un dialogue et une compréhension des attentes des citoyens-usagers.

Cependant, la société présente des lacunes.

La première est le fonctionnement en silo. Il y a besoin d’une meilleure intégration de tous les acteurs et de tous les niveaux de Suez Environnement. Elle manque également de compétences puisque les villes demandent des compétences pluridisciplinaires dans des domaines aussi divers que la sécurité, le trafic routier, la pollution de l’air. Cela pousse à adopter une attitude partenariale plus forte, afin de travailler avec des universités, des start-up (qui développent des solutions dans leur domaine de compétence ; exemple : Blue Range), des grandes entreprises (Renault pour le démantèlement de voitures hors d’usage), etc.

Par rapport à ces interrogations sur la ville durable, Suez Environnement s’est repositionné sous l’effet des nouveaux enjeux relatifs à la ville durable et sous l’effet plus large des grands enjeux du siècle.

Ce repositionnement est de plusieurs natures :

  • L’intégration des différentes filiales sous une seule marque. Cela comporte un impact de communication mais également organisationnel (cela permet des expertises aux solutions beaucoup plus intégrées) ;
  • Le repositionnement s’opère sur la considération de son rôle : SE ne se considère plus simplement comme « au service de l’environnement » mais plus précisément acteur mondial au service de la ressource (transformation des déchets en ressources pour les réinjecter dans la ville…)

Conclusion : Suez Environnement a développé une nouvelle offre qui est encore sous forme d’ébauche, l’offre « smart cities ». Les enjeux de la ville durable l’ont poussé à s’adapter. Ainsi, il y a au sein de Suez Environnement une direction dédiée au sujet de la ville intelligente, positionnée à un très haut niveau. SE développe aussi une offre et un positionnement liés à ses métiers d’origines, comme l’adaptation au changement climatique (réutilisation d’eaux usées, dessaler l’eau de mer, recyclage, accès pour tous aux services essentiels). En termes de contenu, SE travaille de façon modulaire, ce qui lui permet de développer son approche partenariale. Ainsi, en fonction des attentes des collectivités, la société travaille avec des partenariats spécialisés dans chaque domaine comme celui de la mobilité.

Au regard des clients publics, les attentes concernant ces nouvelles offres sont très importantes. Il y a 3 enjeux majeurs aux yeux des collectivités publiques : l’amélioration visible des services, l’interactivité et la transparence, une efficience financière dont une réduction des coûts.

Intervention de Morgan Poulizac

QU’EST-CE QUI MARCHE » EN MATIERE DE VILLE VERTE ?

Conférence "ville verte" - Morgan Poulizac

La question centrale est de savoir comment passer d’un socle de connaissances à l’action, menée par des opérateurs privés « opportunistes » et des acteurs publics qui ne savent comme réagir (leur impératif étant d’être élus).

L’impératif d’un urbaniste était de construire des logements, une ville opérationnelle, fonctionnelle et efficace. Pendant très longtemps, la ville s’est construite sur un paradigme qui était très peu écologique. Désormais, ces impératifs sont cartographiés localement et globalement. Cela a conduit les urbanismes à réviser leur logiciel et à se poser des questions nouvelles.

Les fausses-bonnes solutions :

  • Techno : solutions techniques développées par des ingénieurs. C’est le premier âge de la ville verte, fondée sur la notion de performance. Cette performance se traduit par l’édiction de principes, par des labels… En termes de bilan général, cela satisfait les politiques, les services, et les ingénieurs. Mais c’est une solution qui n’en est pas une : elle coûte cher et, de fait, ne répond pas à une grande partie du problème en excluant ceux qui ne peuvent pas se permettre de couvrir de tels coûts (exclusion contraire au principe de développement durable)
  • Estheto : solution développée par et pour les architectes. La ville verte sert de vitrine, d’affichage politique… On construit des perspectives verte 3D, crée de belles images, vend du rêve.
  • Bobo : solution fondée sur la volonté de se reconnecter avec la nature. Cette « solution » suppose un changement fondamental des comportements individuels que tous ne sont pas prêts à faire…Elle ne produit que des dispositifs gadgets (tels que l’urban-farming ou l’éco-quartier).

Ces stratégies donnent place à la nature dans la ville mais ne comprennent pas le fonctionnement urbain. En effet, 80% du développement des villes se font par un étalement urbain – solution la moins respectueuse en termes de développement durable. Ensuite, ceux qui adoptent des comportements individuels ont des intérêts éloignés des conceptions de développement durable. Enfin, les collectivités territoriales manquent d’argent pour se fournir des solutions onéreuses en termes d’investissement.

3 stratégies intéressantes :

  • Macro : l’échelle du grand territoire,
  • Meso : l’échelle du projet urbain,
  • Micro : l’échelle du quotidien. Parfois, il ne suffit pas de grand-chose pour intégrer la nature dans des aspects quotidiens de la vie.Il faut considérer l’urbanisme interstellaire (à toutes les échelles).
  • La ville informée : il faut que tous les professionnels comprennent que les villes sont des écosystèmes globaux. La nature n’est pas seulement une contrainte mais une ressource, il est impératif de comprendre ça pour faire en sorte de tirer le maximum de ce qu’on a déjà.
  • La ville ingénieuse : concernant la gestion de l’eau, la ville peut jouer avec les éléments et les contraintes naturelles. Par exemple, Rotterdam intègre dans ses espaces publics des dispositifs simples, qui permettent le support d’une qualité de vie urbaine.
  • La ville informelle : les paysages urbains sont beaux, et la nature peut s’y développer spontanément. Cela ne pèse pas sur les coûts de la ville.

Pour conclure, « on n’a pas besoin de sociologues mais il nous faut des écologues » qui cherchent et développent des solutions jouant avec les contraintes diverses. Il faut s’appuyer sur l’expertise scientifique, plus qu’à la question de la gouvernance de la ville en tant que telle. Le problème est qu’il existe souvent un gouffre de compréhension entre écologues et acteurs des sciences sociales ; nombre d’écologues ne seraient pas capable de discuter avec des urbanistes…

TEMPS DE DEBAT

En reprenant la conclusion de M. Poulizac, quels seraient les écologues capables ou incapables de travailler avec des acteurs divers dont les politiques ?

Luc Abbadie : Sur la manière de voir la ville, la démarche serait d’intégrer dans la conception du bâtiment la nécessité de créer des conditions favorables au retour spontané de la nature. En tant qu’écologue, laisser faire les mécanismes spontanés mènerait à des situations sub-optimales. Il faut créer les conditions plutôt qu’imposer des dynamiques qui restent sur une approche techniciste. Il faut faire la place à une mécanique différente.

Chloé Simeha : Le seul doute est que cela fonctionne sur la création de nouvelles villes. Or, le travail aujourd’hui se fait sur des villes qui existent déjà : les solutions techniques sont donc nécessaires.

Comment résoudre le paradoxe entre « laisser faire la nature » et l’absence des conditions qui permettent ce laisser-faire (dans les villes construites)?

Morgan Poulizac : Concernant la politique urbaine de Paris, ces réflexions de « laisser-faire » ne sont pas appropriées, en effet. Mais il y a une incapacité des pouvoirs publics de raisonner en termes d’écosystème. Or c’est ce raisonnement qui permettrait les conditions favorables à la nature d’émerger. Le principe de précaution systématique brime la créativité sans réfléchir au fonctionnement de la ville.

Luc Abbadie : On parle de la nature mais on devrait parler des natures, sinon on traduit l’idée d’une nature homogène qui est tout à fait erronée. Ce qui fait la durabilité des écosystèmes est l’hétérogénéité. Il existe des principes directeurs à énoncer. La vision d’orientation, de la durabilité, de capacité à réagir repose sur la diversité et l’hétérogénéité. La difficulté majeure est de faire comprendre ce qu’est un écosystème au fond : aucun écosystème ne ressemble à un autre. Selon chaque ville, le rapport à un territoire est différent. D’un point de vue fonctionnel, la frontière donnée à la ville est erronée. Cette capacité à voir les choses en termes de systèmes et en termes d’échelles de temps n’est pas si spontanée que ça : c’est pourtant le grand enjeu. Dans ces débats, on se perd dans les détails en oubliant la compréhension des grands principes.

Avec la diversité des écosystèmes, des grands principes et des acteurs aux connaissances variés sur les écosystèmes, comment gérer la certitude de ceux-ci ? Comment s’adapter à chaque micro écosystème ?

Luc Abbadie : On ne cherche justement pas à tout fixer ou à tout prédire. On crée les conditions pour avoir une certaine capacité d’adaptation et de changement de l’écosystème dans tout endroit. La clé est de créer des espaces de dynamiques spontanés pour être sûrs d’atterrir sur la bonne combinaison.

Morgan Poulizac : Les collectivités territoriales sont des organismes administratifs qui ne réfléchissent pas et les écologues ont leur responsabilité là-dessus car ils adoptent un langage qui n’est pas adapté pour mener une action publique. Les villes fonctionnent en termes de coût-avantage et un discours écologique a dû mal à intégrer cette notion, qui est pourtant nécessaire. Or manque de leurs éléments d’éclairage pour orienter l’action publique. Les élus sont placés sous des groupes de pression souvent mal éclairés concernant le développement durable. Il faudrait pourtant travailler avec des organismes de recherche – des experts – qui se trouvent souvent trop loin de l’action publique aujourd’hui. Il y a un problème de coopération entre les acteurs privés et publics.

Chloé Simeha : A l’échelle européenne, une plateforme de recherche et de développée a été mise en place par l’Union Européenne, appelée ‘europen innovation partnership’ dans le domaine des villes durables, afin de faire collaborer des industriel, des experts – tout cela pour aboutir à des aboutissements concrets.

Luc Abbadie : Les écologues doivent en effet sortir de leur laboratoire car il existe un travail culturel marqué. La vision de la science est compartimentée – ce qui se reflète dans les institutions de recherche, les formations. La démarche est faite pour qu’on se pose des questions théoriques – et institutionnellement, nous ne sommes pas organisés pour ça. Paradoxe : On met de l’énergie à construire une non-continuité entre l’innovation conceptuelle et l’innovation sur le terrain – cela est très fort en écologie. Le mouvement général n’est pas enclenché car on bute sur des structurations d’esprit extrêmement marquées. Le fait que la science peut être un outil d’innovation concrète n’est pas totalement compris. Ce problème de fond n’est pas traité. La multiplication des agences n’est pas une réponse

Pourquoi existe-t-il un tel blocage des pouvoirs publics à intégrer les questions environnementales ? s’agit-il d’un manque de lobbying par exemple ? Pourtant les citoyens semblent pousser dans ce sens

Chloé Simeha : Elle a perçu des limites à la prise en compte par les acteurs publics des associations et des citoyens. L’articulation entre démocratie participative et démocratie représentative n’est pas assurée : c’est un frein au développement de ce type de solution qui nécessite une hybridation non réalisée.

En tant qu’acteur privé mis en concurrence, Suez Environnement peut avancer sur ces sujets de façon plus aisée que les pouvoirs publics.

Morgan Poulizac : Aussi, la durabilité n’est pas une priorité des collectivités locales ! La 1ère préoccupation des pouvoirs publics est l’efficacité économique. Certains maires arrivent à faire de la durabilité un axe majeur de l’action publique (exemple de Copenhague) mais ça reste une minorité. Le maire de base ne comprend pas la durabilité, et le discours du scientifique. C’est un problème d’acculturation. Ex : L’opération Clichy-Batignolles a coûté une fortune à la ville de Paris ; mais toutes les villes ne peuvent assumer un tel coût. Pour qu’un tel basculement s’accomplissent, il faudrait constater l’incapacité de collectivités à faire face certaines conséquences écologiques, et accepter que cette capacité est nécessaire, quel que soit son coût (exemple de Sandy à NYC).

Dans le cadre des trames vertes et bleues, la densification urbaine est-elle une condition à la ville durable ?

Morgan Poulizac : Cette question permet une nouvelle perspective sur le grand territoire. De manière opérationnelle et quotidienne, cette idée trame verte et bleue ne fonctionnerait pas forcément. Mais sur un territoire de Scot1, il faut travailler sur une seule échelle. Morgan Poulizac croit à l’intervention micro, donc à l’échelle locale. Si on réussit à améliorer le bienêtre et les conditions de vie, on avance positivement. Mais si on continue à faire du haut vers le bas avec des outils technocratiques incompréhensibles tels que le Scot qui ne présente aucun intérêt, on ne pourra faire pas avancer.

Il y a une vraie pertinence des villes vertes dans les pays émergents, mais ce n’est pas leur priorité : comment faire ? (notamment avec les amas urbains tels que les bidonvilles)

Chloé Simeha : C’est une préoccupation qui émerge dans ce type de pays. Suez Environnement travaille avec la Chine sur la gestion des déchets ; la Chine a pris du temps à prendre cette décision mais une fois prise, cela est extrêmement efficace. Plus largement, A Suez Environnement, on parle de ville intelligente et non pas de ville durable qui est plus restrictive, car il s’agit de traiter des vrais sujets en priorité – dont fait partie l’accès aux services tels que l’accès à l’eau potable et dont ne fait pas partie la durabilité.

Morgan Poulizac : Un « avantage » des pays émergents est qu’ils sont dans une phase de création des infrastructures, qui permettent une marge de manœuvre pour intégrer à leur fonctionnement les enjeux écologiques. Ensuite, pour les collectivités locales de ces pays, la capacité d’investir dépend des bailleurs internationaux : il y existe un effet de levier assez fort envers des investissements plus écologiquement vertueux. Il ne faut pas raisonner en termes de finalité, la priorité de ces pays est l’accès aux services de base. Il faut avancer étape par étape : on ne peut pas construire des innovations pour la ville verte, sans les infrastructures et les outils de maintenance qui peuvent suivre. L’idée est de fournir cet accès au service en respectant l’environnement. Exemple pour les questions de mobilité : opter pour la solution efficace la moins consommatrice d’énergie : les bus rapide transit (bus à voie dédiée) plutôt que le métro et la voiture par exemple.

Certes, les pays émergents ont des priorités sociales, mais désormais l’urgence écologique est admise et prouvée par les scientifiques. Peut-on ainsi se permettre de prendre ce temps dans les pays émergents ?

Luc Abbadie : L’urgence environnementale n’est pas intégrée dans les dynamiques de ces pays. Il y a un véritable problème : ces gens qui pensent la ville dans ces pays ne se sont pas approprié la problématique environnementale. De plus, certaines solutions ingénieuses et expérimentales ne sont pas coûteuses mais souvent peu prises en compte. La recherche d’une solution parfaite ne fait pas avancer le tout ; ces dernières le peuvent.

Chloé Simeha : C’est un raisonnement à revoir. On ne peut pas nier que l’empreinte carbone de ces pays reste moins forte que celle des pays développés. Ex, il y a dans les pays émergents une gestion des déchets plus efficace que celle qui existe dans les pays développés. Il ne faut pas systématiquement penser qu’il n’y a pas de schéma de durabilité dans les pays en développement ; certains mécanismes spontanés fonctionnent sans qu’on les organise, et sans même fonctionner dans les pays développés. (exemple des chiffonniers : tous les déchets deviennent ressource a priori)

Est-il possible d’identifier des catégories de villes qui nécessitent des solutions différentes dans le cadre de villes vertes et durables ?

Chloé Simeha : Question très difficile qui ferait un bon sujet de recherche !

Morgan Poulizac : Il n’y a pas de grandes catégories mais cela permet de casser le cou d’une tendance avec l’apparition de grandes structures incompréhensibles qui proposaient des solutions toutes faites. Cela s’est beaucoup fait en Afrique du nord, et cela a abouti à des questions non-efficientes (parfois catastrophiques). En effet, chaque territoire a des caractéristiques propres (en termes de pic de chaleur par exemple). Avant, on pensait en termes de modèle fonctionnaliste homogène de la ville. C’était le mouvement moderniste. Or, on sait que l’organisation de la ville a un impact important sur la façon d’organiser et gérer les ressources. Cela, peu maitrise ces outils et quelques travaux seulement permettent d’étudier ces formes de consommation des villes. Cela ne forme pas une réponse à la question mais peut donner sujet à réflexion !

Vous avez parlé des problèmes d’économie des sols et d’étalement urbain, la ville durable est-elle une ville qui ne se construit pas, c’est-à-dire qui doit rester dans son état actuel ?

Luc Abbadie : La disparition des sols est un vrai problème, en France, on a l’équivalent d’un département qui disparait tous les 8 ans sous les infrastructures. Comme les populations se sont développés sur les zones les plus fertiles, cela pose problème. Il y a donc une régression de la disponibilité des sols. Les urbanistes pensent la densité comme la solution miracle, sans réussir à avoir une approche rationnelle scientifique. La densification présente des bons enjeux mais beaucoup d’inconvénients.

Morgan Poulizac : C’est une question lumineuse à nous n’avons n’a de réponse pour le moment, sur le seuil de tolérance de développement des villes. Aujourd’hui, l’enjeu n’est pas le développement des grandes métropoles mais la création de villes. Dans les pays développés, les urbanistes adorent la question de la densité. Morgan Poulizac est plus nuancé. Selon lui, la question de la gestion foncière sera la grande question des pays européens du fait de la rareté des ressources et du retour de l’aporie du lien entre campagne et ville et plus largement de la consommation de l’espace utile. Aujourd’hui, il y a beaucoup de littérature sur la question mais aucune vraie réponse.

Les actions individuelles ne peuvent-elles finalement pas avoir un impact global ?

Chloé Simeha : Pourquoi pas, en effet, laisser à chacun une petite parcelle de ville ?

Luc Abbadie : Il est vrai qu’aujourd’hui, on débitume les villes pour en donner une partie aux habitants. Mais imposer des normes et des changements de comportements implique des sauts culturels qui peuvent être compliqués. Par exemple, pour le jardinier urbain, c’est une bascule complète de systèmes de valeurs. Ce sera le problème de la transition écologique. Il faudra bouleverser des de paradigmes qui semblaient pourtant acquis.

Conclusion

Les solutions reposent sur un dialogue des mondes et des disciplines. Ce qu’on peut retenir de ce cycle de conférences est la nécessité et la difficulté de ce dialogue. Il faut s’interroger sur ses origines. Peut-être résident-elles dans des lacunes au niveau de l’éducation, qui contient une compartimentation des disciplines plus apte à répondre aux enjeux actuels. Il s’agit là d’un véritable défi : créer des éléments de langage transversaux, intégrer de visions communes.

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